Mathilde Neu évolue depuis une dizaine d'années dans le secteur de l'innovation, sans que la musique soit jamais loin de ce champ infini de curiosités qu'implique la convergence de la tech et de la création. Au sein de son agence Resonance elle accompagne des organisations sur ces thématiques, et depuis sa vigie de vice-présidente de Music Tech France, elle porte un regard aiguisé sur ce qui fait lien entre innovation dans le champ musical et RSE.
Bonjour Mathilde, dans quelle mesure dirais-tu que la RSE infuse les projets d’innovation technologique aujourd’hui ?
Bonjour Fairly ! De manière générale, les sujets RSE sont de plus en plus présents, aussi bien dans le design des solutions technologiques développées que dans les subventions, qui commencent à poser des critères incitatifs. À l’échelle du besoin, ça va sans dire que c’est encore peu.
Évidemment, les solutions technologiques développées aujourd’hui tournent beaucoup autour de l’IA, ou à minima, de gros sets de données. C’est très consommateur, sans aucun doute. Mais des efforts sont tout de même fournis pour diminuer là où c’est possible, notamment en travaillant à l’interopérabilité des solutions pour éviter de créer de nouvelles solutions techniques non ou peu nécessaires.
C’est tout l’enjeu de l’innovation dans le Live ; l’innovation technologique ne peut pas être sans impact, mais elle peut être faite intelligemment puisque pour le moment, le Live est le domaine de la musique le moins transformé par l’innovation. Pourtant c’est le secteur le plus rémunérateur, il y a des choses à penser, en commun avec les professionnel.les du secteur. On a l’opportunité d’apprendre de la transition digitale de la musique enregistrée ; il faut innover en lien avec le domaine lui-même pour permettre une innovation qualitative et responsable.
Vois-tu émerger des modèles de concerts ou de tournées intrinsèquement plus durables grâce à la tech, quels que soient les domaines d’application ?
Je pense qu’il faut d’abord recadrer ce que l’innovation apporte concrètement au secteur du Live, après notre étude menée avec la Commission européenne :IMEMS. En fait, le gros de la Tech dans le Live se passe hors de la scène en Europe. Il s’agit plutôt de la gestion de billetterie, de l’anticipation des tarifs, des dates, de l’administratif… En fait, c’est tout ce qu’il y a derrière qui change beaucoup actuellement.
La Tech dans le Live apporte beaucoup d’imaginaire : les méga-installations, l’IA, le metaverse… Il y a de grandes applications, notamment faites avec des moyens pour réduire l’impact chez Zorba. Mais si on regarde un peu finement, en réalité la Tech apporte plutôt à la tuyauterie du Live.
Côté expérientiel, il se passe plus de choses côté hologrammes et autres en Asie ; le public y est beaucoup plus réceptif que le public européen. En Europe, un des domaines qui attire l’attention est celui de l’accessibilité, comme les festivals et salles qui s’équipent de gilets vibrants, de dispositifs accompagnateurs dans la foule, de la gestion de la sécurité sur place, etc.
Dans quelle mesure les innovations (IA, data, scénographie numérique) permettent-elles de réduire l’empreinte carbone des événements live ?
Tout l’enjeu est de rendre interopérable ce qui peut l’être. Il y a beaucoup de cas d’usage intéressants pour l’innovation dans le Live, et mieux anticiper leur impact passe par comprendre les attentes et travailler en lien avec le secteur professionnel en question.
Depuis les solutions comme Fairly pour calculer et comprendre l’impact des événements Live jusqu’à la meilleure gestion des foules sur place, en passant par une meilleure connaissance des publics pour mieux aiguiller la communication et les transports, il y a de quoi faire. À condition de travailler en bonne entente. Ces solutions peuvent apporter un changement dans les pratiques et permettre de réduire l’empreinte carbone, en comprenant mieux les déplacements et habitudes.
Quel est le risque selon toi que certaines innovations (écrans massifs, dispositifs immersifs, etc.) augmentent au contraire l’impact environnemental ?
Si on en revient aux énormes installations, oui, il y a des innovations qui sont très consommatrices et parfois non nécessaires. Prends la Sphère de Las Vegas par exemple : un vrai carnage écologique pour peu de retour sur investissement. Par contre, si tu regardes ce qu’a réalisé Pop House avec ABBA, les revenus se comptent en millions depuis 2022. C’est un biais qui n’est pas propre à l’innovation dans le Live, mais à tous les domaines. C’est le syndrome de l’objet brillant : on veut la Tech pour la Tech, et pourtant des fois ça n’a pas d’intérêt pour les publics.
Il faut regarder plutôt du côté des activations organisées en lien avec le secteur du Live justement. Pensée pour des publics identifiés, avec de vrais professionnel.les de chaque côté pour proposer quelque chose de beaucoup plus en accord avec la démarche artistique, l’innovation a du sens. Des projets portés par des structures locales avec le soutien de guichets européens ont été menés pour mieux comprendre les attentes du public, pour s’assurer de l’avantage des technologies utilisées (c’est notamment le cas de Bi-Pole à Marseille pour leur festival Bon Air avec ICCARE et Euranova).
Post Covid nous avions vu émerger de nombreuses propositions liant le live et le virtuel, entre métavers, collaborations via les jeux vidéos, hologrammes, or aujourd’hui il semble que le concert et le lien physique les relèguent encore à des épiphénomènes, partages-tu ce sentiment ?
Je pense qu’effectivement le Covid a poussé à une transformation digitale accélérée pour le Live, étant confinés. Aujourd’hui, très peu de plateformes qui ont vu le jour sur ce créneau spécifique sont encore actives, mais ça ne veut pas dire que le metaverse et les environnements virtuels sont à oublier, au contraire.
On mêle beaucoup de choses et d’imaginaire derrière ces termes ; la réalité, c’est que ce que l’on qualifie d’immersif peut aussi bien être un jeu en ligne, une expérience proposée sur place pendant un événement, ou un monde totalement créé de toutes pièces et accessible en permanence. Les modèles économiques et les ressources mobilisées sont très variables.
Mais si je reviens à notre sujet, les concerts n’ont pas perdu de leur superbe, ils sont moins accessibles, en particulier pour des raisons financières, et pas parce qu’on a développé des mondes virtuels. L’immersif, il faut le considérer comme une addition à l’existant, quelque chose qui déploie l’accessibilité et qui s’adresse aussi à un public un peu différent. Il s’est avéré que les audiences les plus engagées ne sont pas forcément celles qui étaient déjà très acculturées aux concerts.
Les exigences RSE influencent-elles déjà les choix d’investissement dans les technologies musicales ?
L’intérêt pour la prise en compte des critères RSE est bien là ; pourtant, il y a peu d’effets concrets dans les décisions d’investissement encore. Il y a des critères incitatifs et des normes à respecter, mais ça reste encore léger. Principalement parce que la mesure de l’impact est difficile à réaliser quand on développe une solution totalement digitale. Mis à part privilégier certains outils par rapport à d’autres, il y a encore un manque de connaissances sur l’impact réel.
IMEMS est une initiative collaborative de Music Tech France, MusicTech Germany et WISE. Le rapport IMEMS (Innovation Mapping for the European Music Sector) recense les solutions basées sur l'intelligence artificielle et les technologies destinées aux secteurs de la musique live et de l'exportation musicale, afin d'aider les professionnels à relever les défis opérationnels et à gérer les flux de travail numériques. Le rapport est téléchargeable ici.
Peut-on concilier selon toi l’innovation rapide et la logique start-up, avec la responsabilité à long terme dans la filière musicale ?
Je pense qu’il faut prendre du recul avec cette logique start-up, parce que la musique est un domaine particulier. Dans la RSE, il y a l’écologie mais aussi le sociétal. Et l’innovation a également une responsabilité sociétale. Si tu te penches sur l’IA générative, elle peut peut-être devenir un outil d’aide à la création, mais générer de la musique sans les droits, ça pose un réel problème. Et pour tout te dire, je ne considère pas ces plateformes comme faisant partie de l’écosystème MusicTech. Parce que l’innovation musicale s’adresse… à la musique. A partir du moment où la musique devient un simple outil, elle n’est plus la finalité. On sort du scope. D’ailleurs, l’un des fondateurs de ces grandes plateformes d’IA générative a dit que personne n’aimait apprendre à faire de la musique parce que c’était difficile. Un bon exemple de l’incompréhension totale du secteur musical et de son désintérêt.
Quand on travaille dans la musique de près ou de loin, on travaille pour les artistes. Sans artistes : pas de musique. Pas de musique : pas d’industrie. Notre secteur est profondément humain ; on n’aurait pas autant de conférences de musique à travers l’Europe si ce n’était pas le cas. Je suis convaincue à 100% que l’on ne peut pas fonctionner sans cet état d’esprit.
La création des hubs MusicTech nationaux, et à terme de Music Tech Europe, a un but commun : créer un espace de collaboration entre Musique et Tech. Si on regarde les 30 dernières années, l’industrie musicale a du avancer en réaction de nouvelles technologies et les usages qui en ont émané. La musique digitale ? L’iPod d’Apple a généralisé l’usage en premier. La diffusion de masse en ligne ? Google a créé YouTube et ContentID (le problème et la solution), etc. L’idée est de commencer à créer l’usage ensemble plutôt que de le subir.
La bonne nouvelle, c’est que le Live est un domaine de la musique où il y a encore beaucoup à penser et à faire. De ce fait, on peut faire les choses dans le bon ordre : prendre en compte les besoins et tenter d’y répondre.
Avec l’essor de l’IA et de la data dans le live, quelles nouvelles responsabilités émergent en matière d’éthique (respect des artistes, des publics) ?
Oui, de façon évidente, la responsabilité éthique et sociétale augmente avec l’intégration de la Tech, et spécifiquement de l’IA. Traiter des données personnelles est une pratique qui requiert une formation, une spécialisation propre. C’est un métier.
La donnée dans le Live est une question qui n’a plus d’âge ; il est encore très fréquent que d’immenses salles et festivals ne sachent pas exactement qui achète un billet et se déplace pour quels concerts. En fait, tout est sectorisé et fonctionne en silos. L’objectif est de faire en sorte que le merch parle à la billetterie, pour mieux comprendre qui vient voir quel artistes et de cette manière améliorer le flux dans les salles et lieux de festivals. Ça passe par une restructuration du secteur, ça se fera sur le long terme, avec les professions en question et de nouvelles réglementations.
Côté encadrement juridique, tout va se jouer à un niveau européen. Les discussions doivent être menées de concert avec les professionnel.les et toute la chaîne du secteur jusqu’aux représentant.es politiques à l’Europe. Cette discussion a été initiée (en lien avec d’autres sujets), par Music Tech Europe via les Music & AI Forums, qui ont été préconisés par IMEMS. C’est un processus qui promet d’être long, mais c’est à mon sens nécessaire de commencer à désiloter les enjeux du secteur musical pour permettre d’innover intelligemment et de rendre accessibles les solutions qui émaneront de ces consultations, autant financièrement que d’un point de vue éthique. Parce que les nouvelles solutions et les responsabilités qui vont avec demanderont des fonds pour les mettre en place.
Music AI Forum Linecheck IT 2025 (c) Music Tech France
La personnalisation des expériences live via la tech pose-t-elle des questions de sobriété ou de surconsommation culturelle ?
Si les expériences sont personnalisées, l’objectif est de s’assurer que tout soit fait pour que les attentes soient adressées correctement, pas forcément d’augmenter l’offre. Bien sûr que de nouveaux formats pourront voir le jour, selon les projets, il y aura des questions sur le ratio sobriété / apport culturel, comme c’est le cas déjà aujourd’hui.
J’en reviens au concept d’interopérabilité ; personnaliser ne veut pas dire effacer et recommencer. Il existe déjà des pratiques, des métiers, des professionnel.les, l’innovation doit apporter en prenant tout en compte, et automatiser ce qu’il est intelligent d’automatiser pour laisser la part belle au Live. La MusicTech n’a pas pour ambition de remplacer, mais d’adapter et d’améliorer le quotidien des professionnel.les de la musique.
Comme on pose traditionnellement la question, aurais-tu un morceau en particulier à nous faire écouter pour conclure ?
“Ocean” de John Butler. En 20 ans, le titre a évolué et continue de se mouvoir dans le temps. Exceptionnel autant dans sa qualité que sa longévité.