La transition écologique et sociétale transforme en profondeur les pratiques de la filière musicale. Entre nouvelles attentes des publics, évolution des modèles de production et montée en puissance des enjeux de responsabilité sociétale des organisations, les acteurs du secteur sont appelés à repenser leurs façons de créer, produire et diffuser la musique.
Pour mieux comprendre ces mutations et les leviers d'action à disposition des professionnels, nous avons posé quelques questions à Léopold Foucault, chargé de mission transitions au Centre National de la Musique. Il partage son analyse des défis auxquels fait face la filière, les initiatives en cours et les perspectives pour accompagner une production musicale plus responsable.
Comment la transition écologique et sociétale s’inscrit-elle aujourd’hui dans la stratégie globale du CNM pour la filière musicale ?
Les enjeux de transition écologique et sociale occupent une place transversale et centrale dans la stratégie du CNM. Ils figurent d’ailleurs dans les missions qui lui ont été confiées par la loi. Ces transformations, qui impactent tous les maillons de la chaîne de valeur musicale, mobilisent de fait l’ensemble des leviers d’action du CNM : études sectorielles, formations dédiées, partenariats et aides financières dont deux programmes spécifiquement ciblés (l’un en faveur de la transition écologique, l’autre de l’égalité et de l’inclusion) et des critères de bonification intégrés dans la majorité des autres programmes.
L’unité RSE et Innovation, spécifiquement dédiée à ces enjeux, pilote notamment les feuilles de route Transitions et Innovation ainsi qu’Égalité et Inclusion, assurant une cohérence globale entre nos actions et les besoins de la filière.
Le secteur du live présente des enjeux particuliers (mobilité des artistes, logistique des tournées, consommation énergétique des salles). Comment le CNM aborde-t-il ces spécificités ?
Le secteur du Live, à l’instar des autres activités de la filière musicale, a effectivement certains enjeux spécifiques qui ne peuvent être soumis à une logique générale.
Pour coller aux réalités de terrain, les feuilles de route sont donc suivies par des comités dédiés dont sont membres des professionnels de référence sur les enjeux étudiés. De plus, à chaque modification substantielle de la stratégie de l’établissement sur les questions d’inclusion ou de transition écologique, des groupes de travail sont organisés avec un panel de professionnels représentatifs de l’éclectisme de la filière pour que les ajustements envisagés puissent répondre précisément aux besoins de l’ensemble des activités de la filière.
Ces feuilles de route prévoient notamment l’accompagnement des transitions dans le live par des critères de transformation et des bonus pour certaines aides sélectives, notamment pour la commission production-diffusion. Ces critères de transformation s’appuient sur une triple logique de formation des directions, de sensibilisation des équipes et de diagnostic des activités pour permettre une mise en action réfléchie donc pérenne.
Ces critères et bonus sont décidés en concertation avec les professionnels de la filière et s’appuient sur les états des lieux existants (Déclic, Better Live, etc.) et à venir (Matrice). Études par ailleurs financées par le programme d’aide aux projets en faveur de la transition écologique.
Quels types de dispositifs d’accompagnement le CNM propose-t-il aujourd’hui aux producteurs et diffuseurs de musique live qui souhaitent engager une démarche RSE ?
L’accompagnement proposé par le CNM aux professionnels de la filière musicale vise à faire monter en connaissance, en compétence et en capacité d’actions les structures sur l’ensemble des spectres du développement durable.
Pour y parvenir, le CNM met en œuvre plusieurs leviers. Tout d’abord, des formations spécifiques sont proposées pour permettre aux structures de Comprendre et identifier l’impact carbone de leurs activités, ainsi que pour les aider à Concevoir et piloter une démarche de transition écologique et solidaire adaptée à leurs événements. Il oriente bien entendu également vers des formations qu’il ne dispense pas lui-même. Ces formations s’inscrivent dans une volonté de rendre les professionnels autonomes dans leur démarche de transformation.
En parallèle, le CNM assure la diffusion de ressources essentielles pour une bonne compréhension des enjeux et pour faciliter le passage à l’action. Une veille régulière est ainsi disponible sur les mini-sites dédiés à la Transition écologique et à l’Égalité-inclusion, offrant aux professionnels un accès facile à des informations. Pour aller plus loin, des rendez-vous conseil individualisés ont également été mis en place. Accessibles sur simple demande, ils permettent d’approfondir les travaux déjà engagés par les structures et de les accompagner de manière personnalisée dans leur transition.
Enfin, le CNM organise régulièrement des événements sur les questions d’écologie, d’inclusion et d’innovation. À travers des tables rondes, des ateliers et des espaces de rencontre, ces moments fédèrent l’ensemble de la filière autour des sujets de transformation, favorisant ainsi les échanges et la mise en réseau. En 2026, les Rencontres de l’Inclusion, de l’Innovation et des Transitions dans la Musique se dérouleront les 5 et 6 octobre à Communale à Saint-Ouen.
Cet accompagnement se retrouve également dans l’action financière du CNM.
Au cours des trois dernières années, le CNM a ainsi géré le Plan Lieux, qui a permis le diagnostic et l’investissement sur les sujets de transitions, notamment environnementaux, de certains lieux de diffusions (festivals et salles).
De plus, le CNM finance des projets et structures qui participent activement à la structuration de la prise en compte des enjeux écologiques et d’inclusion dans la filière musicale. Les ressources produites dans ce cadre sont mises à disposition sur les focus Transition écologique et Égalité-Inclusion du site internet du CNM, afin qu’elles puissent profiter à l’ensemble des acteurs de la filière.
Les producteurs indépendants ou émergents disposent souvent de moyens limités. Comment le CNM veille-t-il à rendre ces dispositifs accessibles à ces structures ?
Les transitions écologiques et sociales de la filière musicale ont pour but d’assurer la résilience et la soutenabilité des différents modèles économiques de la filière face aux crises déjà présentes et à venir. Le CNM intègre pleinement la dimension économique, l’un des trois piliers de la RSE, au même titre que les enjeux écologiques et sociaux, dans l’ensemble de ses actions.
Afin de ne pas fragiliser des modèles économiques instables, la stratégie du CNM se veut progressive. Dans un premier temps, elle s’attache donc à l’accompagnement plutôt qu’à la contrainte, afin de permettre à chaque acteur de s’engager dans la transition à son rythme et selon ses moyens.
Le CNM envisage-t-il d’introduire progressivement des critères environnementaux dans l’attribution de certaines aides ?
Dans les 35 programmes de soutien sélectif opérés par le CNM, des critères d’appréciation existent déjà concernant les actions des structures en matière d’égalité femmes-hommes et de transition écologique. Ces éléments sont particulièrement regardés dans les aides aux festivals (part de femmes programmées par exemple) et aux lieux et participent de la sélectivité des dispositifs.
La logique est aujourd’hui plus à l’accompagnement qu’à la contrainte. Des critères bonifiant, actifs dans 14 programmes, ont donc été mis en place en 2025. Ils permettent aux bénéficiaires d’obtenir de 5 à 10 % de soutien supplémentaire sur le montant initialement proposé s’ils remplissent un certain nombre d’items spécifiques. Plus d’1M€ de bonus ont ainsi pu être octroyés en 2025 au titre de ces critères.
Quelle importance accordez-vous aux outils de diagnostic et de mesure d’impact environnemental pour structurer la transition du secteur ?
La bonne connaissance de ses impacts, acquise grâce au diagnostic, constitue avec la montée en connaissance par la sensibilisation et en compétence par la formation, un triptyque essentiel à la planification d’une transition soutenable.
Le diagnostic joue en effet un rôle clé : il permet d’identifier, de prioriser et de calibrer les actions nécessaires pour élaborer une stratégie de transition pérenne. En offrant une vision claire des enjeux, il favorise également la sensibilisation des équipes, qui prennent ainsi conscience de l’ampleur et de la nature des impacts liés à leurs activités.
La création de ces outils s’est inscrite dans l’accompagnement financier du CNM permis par le programme d’aide aux projets en faveur de la transition écologique.
Dans un rapport récemment publié par le CNM du chercheur Basile Michel, il est évoqué que les engagements écologiques de la filière sont aujourd’hui sous investis compte tenu du défi écologique et social, comment faire en sorte d’accompagner un changement d’échelle plus soutenu dans les années à venir ?
La filière musicale est déjà touchée par les effets du changement climatique : de nombreux festivals ont connu des épisodes ayant perturbé le bon déroulement de tout ou partie d’une de leurs éditions. Face à cette réalité, l’adaptation des modèles s’impose désormais comme une nécessité pour en assurer la viabilité à long terme.
Cette adaptation revient également à anticiper les risques liés à la raréfaction des ressources, fluides et matériaux, dont dépendent les activités du spectacle. Il s’agit donc d’un enjeu stratégique majeur pour les entreprises que de prendre en compte systématiquement et systémiquement ces risques.
Face à ces enjeux, de nombreuses initiatives ont émergé ces dernières années : guides, expérimentations et états des lieux ont contribué à une prise de conscience généralisée au sein de la filière.
Dans cette logique, l’accompagnement des professionnels à ces enjeux s’est intensifié ces dernières années pour finalement infuser dans l’ensemble des moyens d’action du CNM. L’établissement entend poursuivre à l’avenir cet accompagnement tant dans ses aides non financières que financières car, effectivement, malgré les avancées, le changement d’échelle n’est sans doute pas atteint à ce jour.
Dans quelle mesure la collecte de données RSE devient-elle un enjeu stratégique pour piloter la transition de la filière musicale, et comment la concilier avec les contraintes de temps, notamment des acteur.ice.s de la filière ?
Le diagnostic des impacts d’une activité, et donc la collecte de données qui l’accompagne, constitue une étape indispensable avant toute élaboration d’une stratégie de transition au sein d’une entreprise. Elle permet la mise en œuvre collective en concernant l’ensemble des équipes sur un sujet profondément stratégique qui permet par les efforts d’aujourd’hui de s’épargner demain.
Le diagnostic est un vecteur au passage à l’action. Sa véritable valeur réside dans sa capacité à déclencher des mesures concrètes de réduction d’impact. Il facilite également la définition d’indicateurs clairs, essentiels pour suivre la mise en œuvre des actions engagées.
Une mise à jour régulière des données collectées garantit la pertinence et l’efficacité des actions entreprises. Toutefois, il est crucial que cette collecte ne prenne jamais le pas sur les actions de réduction elles-mêmes : elle doit rester un moyen au service de la transition, et non une fin en soi.
Quelles sont les prochaines étapes de la feuille de route du CNM en matière de transition écologique et sociale à court et moyen terme ?
Les enjeux environnementaux et sociaux évoluent, par nature, rapidement. Pour rester pertinentes, les feuilles de route du CNM sont donc définies sur trois ans, afin d’être régulièrement ajustées.
La première feuille de route, publiée en 2022 et centrée sur la transition écologique, a posé les bases :
- montée en connaissance du secteur avec la rédaction de deux études, une prospective, SPOT et une sur l’enjeu carbone de la musique enregistrée, REC…
- mise en place d’une aide dédiée à la structuration d’une transition écologique sectorielle,
- la création d’un comité de suivi et le développement de ressources en ligne pour les professionnels.
La mise à jour 2025-2027 va plus loin. Elle renforce les actions existantes tout en élargissant son périmètre à la transition sociale et à l’innovation. Ces dimensions sont indissociables pour garantir une transition soutenable.
Elle s’articule autour de trois axes complémentaires : mesurer, informer et accompagner.
Si l’on se projette à l’horizon 2050, à quoi pourrait ressembler une filière de production live véritablement soutenable ?
Le CNM a publié en 2024 une étude prospective, Scénarios Prospectifs pour Orienter la Transition (SPOT) qui propose 4 scénarios d’évolution de la filière musicale française en 2050 à l’aune d’une future neutralité carbone (sobriété, régionalisation, technosolutionnisme et libéralisation totale).
L’étude, étant prospective, ne permet évidemment pas de donner un futur certain mais soulève toutefois plusieurs enjeux importants :
- La filière musicale va profondément se transformer, qu’importe le scénario.
- Une partie de ces transformations va dépendre de la gouvernance qu’aura la filière.
- La filière musicale est interconnectée avec d’autres filières (numérique, mobilité, tourisme, etc.), pour amorcer une transition structurelle, la discussion avec ces parties prenantes est essentielle.
Une chose est sûre, la filière musicale avance et depuis quelques années a réussi à préparer un terrain fertile à se propre transition. Il existe aujourd’hui des outils de diagnostic, de sensibilisation, de formation. Des expérimentations ont montré que l’atteinte d’un horizon d’une filière soutenable était possible. La filière dispose donc d’outils à sa disposition pour choisir une transition sociale et environnementale, soutenable car anticipée. Et chacune et chacun de ses membres doit s’en emparer.
Et pour finir avec notre traditionnelle question, as-tu un morceau en particulier à nous partager ?
De loin la question la plus compliquée.... Je dirais Jul - Un autre monde. C'est souvent ce morceau que j'ai en tête quand je me lève. J'aime la façon qu'a Jul de rendre universelles des émotions personnelles. Tout est lisible, accessible, évident, c'est super.